PPE : « un point manque et fait consensus »...

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Nicolas Goldberg PPE 3

Le projet de 3eprogrammation pluriannuelle de l'énergie (« PPE 3 ») fait l'objet d'une consultation finale du public jusqu'au 5 avril prochain(1). Il suscite sans surprise de nombreuses réactions, comme l'illustre l'envoi récent d'un courrier de plus de 160 sénateurs de la droite et du centre au Premier ministre.

Nous avons interrogé sur cette nouvelle feuille de route Nicolas Goldberg, associé énergie chez Colombus Consulting et responsable du pôle énergie chez Terra Nova.

Quels sont les principales évolutions de cette nouvelle PPE ?

L’exercice de programmation énergétique est en réalité très récent. Il a été instauré par la loi de transition énergétique et de croissance verte de 2015, juste avant l’Accord de Paris, et confirmé par la loi Climat et Résilience de 2019. 

Les premiers exercices étaient parfois brouillons et avec cette nouvelle programmation énergétique, la troisième, nous sentons que le retour d’expérience des précédentes moutures a été intégré. C’est plus complet, plus précis et surtout cela a fait l’objet d’une très longue concertation puisque l’exercice a commencé dès fin 2021 avec la Stratégie Française Energie Climat, la tournée des régions, le forum jeunesse et autres exercices participatifs.

Sur le fond, une orientation majeure est à retenir : il n’est plus question de fermer des réacteurs nucléaires par anticipation. Le rythme de déploiement des renouvelables y est confirmé, avec également une plus forte ambition sur l’éolien offshore, en particulier les technologies posées qui sont mûres et compétitives (ndlr : l'objectif de développement des capacités éoliennes en mer installées est de 3,6 GW en 2030 et 18 GW à l'horizon 2035, avec une production passant de 1,9 TWh en 2023 à près de 14 TWh en 2030 et 71 TWh en 2035(2)).

Enfin, une projection sur les coûts du soutien au renouvelable a été affichée(3) et permet de se rendre compte que tous les nouveaux engagements financiers pèseront beaucoup moins que les anciens dont les principaux contrats s’éteindront autour de 2030.

La nouvelle feuille de route est-elle à la hauteur des enjeux énergie-climat de la France ?

Il y a beaucoup de débat autour de cette programmation énergétique pour savoir si c’est suffisant, si cela ne va pas coûter trop cher, s’il n’y a pas trop d’électricité renouvelable… Cette dernière question est d’ailleurs cocasse après qu’il ait été reproché aux pouvoirs publics de ne pas en avoir prévu assez pendant la crise énergétique.

Un point manque, fait consensus et mériterait d’être mieux travaillé : l’électrification des usages...

À mon sens, un point manque, fait consensus et mériterait d’être mieux travaillé : l’électrification des usages. En effet, déployer plus de production d’électricité bas carbone, nucléaire comme renouvelable, est intéressant pour décarboner, à condition d’électrifier les usages. Or, ce volet de la PPE est aujourd’hui un peu maigre alors que nous voyons déjà des surplus d’électricité sur notre réseau électrique, ce qui pourrait empirer dans les deux ans à venir avec la mise en service de l’EPR de Flamanville et les nouveaux parcs de production. Il est donc important d’encourager le plus possible l’électrification par la voie réglementaire, fiscale et en donnant les bons signaux prix.

Ralentir sur la production renouvelable au motif que la consommation électrique ne décolle pas est un raisonnement à courte vue. Si la consommation électrique reprend, et elle doit reprendre si nous voulons atteindre nos objectifs, et que l’ajout de production n’a pas été anticipé, nous nous confronterons à une nouvelle crise. 

Par ailleurs, nous savons les stop and go mortifères pour les filières industrielles : ce n’est pas maintenant que les renouvelables passent à l’échelle qu’il faut faiblir. Avancer qu’il faut ralentir sur les renouvelables au motif que la consommation électrique n’augmente pas est un argument qui peut aussi très bien se retourner contre le nucléaire… Travaillons donc sur l’électrification en priorité afin de réussir cette transition et que tous les efforts de déploiement de production bas carbone, nucléaire ou renouvelable, ne soit pas vain !

Des parlementaires ont dénoncé l'absence de prise en compte de « la concertation publique » et l'adoption de cette PPE par décret...

Il y a en réalité plusieurs convergences entre ce qui a été exprimé dans le débat public, en particulier sur le solaire et le coût des dispositifs, et ce projet de programmation. Par ailleurs, le rythme de déploiement de l’éolien terrestre est finalement assez faible car sans accélération par rapport au rythme de déploiement observé aujourd’hui sur le terrain.

Les sénateurs expriment toutefois leur attachement au débat parlementaire et à la tenue d’un passage par la loi, ce qui peut tout à fait s’entendre mais est hors timing compte tenu du retard déjà pris. Il faut tout de même rappeler que nous avons déjà deux ans de retard sur cette programmation, tant et si bien que nous devrions en fait être en train de travailler la suivante qui doit commencer en 2028 (et donc être adoptée en 2027). Par ailleurs, le projet de décret a déjà été examiné en Conseil Supérieur de l’Énergie (CSE) dont la recommandation allait justement dans le sens d’une adoption au plus vite.

S’il y a des mécontentements sur certains points, il sera toujours temps d’ajuster par la suite : la programmation énergétique n’est heureusement pas gravée dans le marbre à tout jamais. Heureusement d’ailleurs, sinon nous serions encore en train de fermer des réacteurs nucléaires !

Cette PPE présente-t-elle un risque politique pour le gouvernement Bayrou ? Quels sont les points de négociation restants ?

Je ne sais pas s’il reste des points réels de « négociation », mais il y a toutefois des postures politiques fortes. Le Rassemblement National ne veut pas des renouvelables, avec la plupart du temps des arguments fallacieux sur la compatibilité nucléaire/renouvelable (déjà à l’œuvre dans plusieurs zones, pas qu’en France) ou sur l’électricité qui serait déjà décarbonée (oubliant ainsi l’enjeu d’électrification et d’accompagnement de l’évolution de la consommation par le déploiement de moyens de production). 

Pour les sénateurs et une partie de la droite, c’est la méthode qui est critiquée car le passage par le Parlement est souhaité, ce qui pouvait largement s’entendre en 2023 mais qui commence à être en dehors de tout timing en 2025 alors qu’il faudrait se pencher sur la programmation énergétique suivante.

Reste à savoir ce que feront les parlementaires de sensibilité de gauche. Comme sur le budget, il vaut mieux une programmation énergétique qu’il faudrait ajuster dans les prochaines années que pas de programmation énergétique du tout. Peu de chances qu’une motion de censure sur le seul sujet énergétique emporte suffisamment d’adhésion, surtout si elle est déposée par le Rassemblement National… Mais qui peut prévoir avec certitude la politique aujourd’hui ?

Sources / Notes

  1. Consultation du public sur le projet de troisième édition de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).
  2. Et l'attribution d’environ 2,5 GW d’éolien posé (AO7 et AO8) en 2025, puis d’environ 1,5 GW d’éolien flottant et 1 GW d’éolien posé ou flottant fin 2025 (AO9). Un appel d'offres de grande capacité pour un total de 8 à 10 GW doit également être lancé, avec un objectif d’attribution fin 2026, « en s’appuyant notamment sur la cartographie des zones prioritaires à horizon 10 ans publiée dans la décision interministérielle du 17 octobre 2024 et qui sera intégrée aux stratégies maritimes de façades qui seront publiées en 2025 ».
  3. « La modélisation des coûts de soutien public à la production d’énergie renouvelable conduit à estimer un montant de 98,2 à 135,2 Md€2024 de charges de service public de l’énergie au titre de la PPE 3 entre 2025 et 2060, dans le scénario de prix bas, 38,7 à 62,9 Md€2024 dans le scénario de prix médian et un montant négatif de -33,7 à -25,5 Md€2024 dans le scénario de prix haut ».

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