Émissions de gaz à effet de serre de la France : accélérer ou rétrograder ?

Christian de Perthuis

Professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine - PSL

Fondateur de la Chaire Économie du Climat

D’après la première estimation du CITEPA(1), les émissions brutes de gaz à effet de serre de la France ont reculé de 1,8% en 2024. Ce résultat se situe dans la droite ligne de la réduction tendancielle de nos émissions observée depuis 2005 (- 2% par an). Cette trajectoire ne nous conduit pas en 2030 vers l’objectif de - 55%, adopté fin 2020. Alors que s’amplifie une douce musique en faveur d’un relâchement de nos efforts, il faut au contraire accélérer.

2024 : qui a réduit quoi ?

En 2024, deux circonstances ont été favorables à la baisse des émissions en France. La meilleure utilisation du parc nucléaire et le remplissage des barrages fournissant l’hydroélectricité, à l’origine de la baisse de 4,1 Mt de CO2eq du secteur de l’énergie ; la clémence des températures qui a réduit les besoins de chauffage.

Pourtant, le rythme de baisse des émissions s’est nettement ralenti relativement à 2023 (- 1,8% après - 5,8%), pour trois raisons principales :

  • la résistance des émissions du secteur du transport, même si on exclut les transports internationaux qui sont dopés par la reprise des trafics aériens ;
  • la demande d’énergie fossile, favorisée en 2024 par la modération de leur prix et la faiblesse des incitations à la sobriété qui peine à trouver ses modèles économiques ;
  • les délais de mise en route du programme de décarbonation de l’industrie qui se traduisent par une reprise des émissions sitôt que la production d’un secteur augmente (cas de la production des métaux non ferreux en 2024).

Comme les gisements de réduction d’émissions les plus faciles à atteindre ont déjà été utilisés, il est à craindre que le résultat décevant de 2024 ne se prolonge en l’absence d’une accélération des politiques de décarbonation.


Source : CITEPA

2026/2030 : accélérer et non pas rétrograder

Depuis 2005, nos émissions brutes (hors impact des puits de carbone) suivent une tendance baissière de 2% l’an (soit - 9 Mt par an). La poursuite de cette tendance nous dirige vers des émissions de 320/330 Mt de CO2eq en 2030, alors qu’il faut viser 270 Mt pour respecter nos engagements climatiques. Pour atteindre cet objectif, il faudrait porter le rythme annuel de baisse à 5 % sur les six années qui nous séparent de 2030.

Cette musique euphorisante est aussi dangereuse en matière climatique que face au risque d’abandon de l’Ukraine devant la menace impérialiste russe.

Cela implique de sortir une feuille de route qui pose clairement trois jalons pour la construction du système énergétique bas carbone de demain :

  • une indispensable sobriété dans les usages qui ne peut résulter d’incantations épisodiques appelant à des gestes citoyens dans les situations de crises mais exige des incitations ciblées et l’invention de nouveaux modèles économiques de la sobriété ;
  • l’accélération du retrait des énergies fossiles (le « désinvestissement ») qui passe par l’électrification rapide des usages dans les transports, l’industrie et le chauffage des bâtiments ;
  • le renforcement du déploiement des énergies utilisant les flux solaires et éoliens qui sont les seules à pouvoir fournir en abondance l’électricité décarbonée dont le pays aura besoin d’ici 2040, et ceci quelle que soit la place du nucléaire qu’on souhaite atteindre dans le mix énergétique post-2040.

Face à la hauteur de la marche d’escalier à franchir, une partie de la classe politique a entonné une dangereuse musique en faveur d’une révision à la baisse des objectifs climatiques. Cette musique s’amplifie à la suite de la sortie de route de la nouvelle administration américaine en matière climatique.

Cette musique euphorisante est aussi dangereuse en matière climatique que face au risque d’abandon de l’Ukraine devant la menace impérialiste russe. Ces sont du reste les mêmes forces politiques qui jouent la partition. Dans les deux cas, l’Europe doit au contraire se ressaisir face à la menace et mobiliser tous les moyens requis pour accélérer sa décarbonation. Pour le premier importateur mondial d’énergie fossile, substituer du solaire et de l’éolien au pétrole et au gaz est aussi un facteur de souveraineté.


Source des données : CITEPA

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Commentaire

LEGAY Jean François
Article intéressant mais une remarque de taille sur l'assertion "le renforcement du déploiement des énergies utilisant les flux solaires et éoliens qui sont les seules à pouvoir fournir en abondance l’électricité décarbonée dont le pays aura besoin d’ici 2040": Ces énergies intermittentes nécessitent la mise en chantier de moyens de stockage non planifiés et très couteux; et par ailleurs "les" nucléaires actuels et à venir sont largement capables de fournir toute l'énergie décarbonée nécessaire à l'horizon 2040 si l'on met en oeuvre les réalisations annoncées et la finalisation des RNR français.
Vincent
Cette assertion est confirmée notamment par le GIEC, cf page 27 (numérotée, p 33 sinon) du résumé pour décideurs de leur rapport de synthèse. Nos premiers leviers (et de loin) pour électrifier les usages aujourd'hui carbonés sont les énergies renouvelables. Prétendre l'inverse revient simplement à faire du lobbying pour l'industrie fossile.
LEGAY Jean François
Merci pour le commentaire d'un antinucléaire convaincu.

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